Située dans l'ancien quartier Prairie d'Annecy, territoire en Politique de la ville constitué de quelques immeubles HLM en bordure d'autoroute, la MJC/Centre Social Archipel Sud a mené il y a quelques années un projet de mémoire intitulé « Éclats de mémoire et mémoire de guerre » auprès des anciens du quartier. Mais un constat en était ressorti : les femmes, bien qu'également interrogées, étaient restées discrètes sur leur vécu. C'est sans doute de ce silence féminin que va naître ce nouveau projet.
En cohérence avec un projet sur le quartier autour de la place des femmes, des jeunes filles de la cité et du rôle de la famille, la directrice du centre social et une conteuse décident de monter le projet « F, comme filles, femmes, familles...et retrouvailles. ». Il s'agit de donner la parole aux femmes, de les inviter à mettre leur vie en perspective pour qu'elles aient conscience de la place à prendre en tant que femme : « parce que prendre la parole c'est exister, c'est accepter d'être regardées. Le regard de l'autre donne une architecture à son propre corps et permet une reconnaissance. Un corps ignoré engendre le silence, et le silence peut devenir une petite mort... »
Le projet part donc à la fois du constat d'un silence et de la volonté de déverrouiller la parole féminine pour lui donner corps. L'action consiste donc à interroger et à collecter les témoignages des femmes et des jeunes filles du quartier sur la base de ces trois questions :
- Raconter un souvenir à l'âge de 7 ans.
- Raconter les premières règles.
- Raconter une anecdote récente dans laquelle de près ou de loin elles ont joué un rôle et qu'elles ont particulièrement envie de raconter.
Cinquante neuf de ces femmes et jeunes filles ont accepté d'être interrogées. Elles ne l'ont cependant pas fait spontanément. Dans un premier temps la difficulté de la démarche a été de les mettre collectivement en confiance pour doucement les amener à participer à un entretien individuel avec la conteuse Elisa Maury. Selon qu'elles sont adultes ou jeunes, les approches ont été différentes.
Les adultes ont été accueillies dans différents ateliers créatifs et dans les « espaces parents. » La sensibilisation de ces femmes s'est faite par l'intermédiaire des animatrices et des assistantes sociales qui, pour certaines d'entre elles, se sont prêtées au jeu de l'entretien individuel. Ce faisant, les femmes du quartier, mises en confiance, se sont concertées, échangeant par-là de précieuses confidences, et puis se sont à leur tour laisser interviewées.
Avec les plus jeunes en revanche le principal vecteur du lien a été l'organisation d'ateliers cinéma/débat pour provoquer la parole autour de thèmes spécifiques. Regarder un film met en jeu sa vision du monde, son quotidien, ses préoccupations et ses représentations. Choisir un film est donc déjà un premier geste qui s'est fait avec les jeunes filles ; ont été sélectionnés par exemple « Billy Elliot » ou « Tout sur ma mère » traitant de sujets sensibles qui ont notamment permis d'échanger sur le rapport au corps. De là chacune a pu prendre le temps de penser à sa propre image et élaborer des questions, des sentiments, des récits personnels ou intimes. Quelques mois plus tard Elisa recevait certaines de ces jeunes filles pour un entretien individuel.
Ces rencontres individuelles avec la conteuse ont donné lieu à la publication d'un livre et à la création d'un spectacle dans lequel elles n'interviennent plus. Il n'en reste pas moins vrai que toutes les femmes et les jeunes filles interrogées expriment des sentiments partagés :
- De valorisation : « mon histoire est importante, puisque je l'ai retrouvée dans le spectacle d'Elisa »
- De complicité : au cours de sa démarche de parole chacune s'est rendu compte que son vécu était important et qu'elle n'était pas seule à avoir ce vécu.
- D'intimité : partager les mêmes paroles dans le respect de chaque histoire.
- De sérénité, « ça a changé quelque chose, ça m'a fait du bien. »
- De reconnaissance : Prendre la parole fait exister.
Après l'entretien individuel, elles se reconnaissent une complicité mais ne la partagent pas ! En tout cas pas avec des mots. Trois d'entre elles témoignent : « Discuter entre nous après ? Pas question ! Ces entretiens nous ont bouleversées et ont impliqué un retour sur nous-mêmes, mais nous n'avons pas besoin d'en débattre » !
Le spectacle « Un corps à vie » a été réalisé par Elisa Maury à partir des histoires racontées par ces femmes sans qu'elles y participent en tant qu'actrices. Mais elles sont venues le voir, s'y sont reconnues et ont participé au débat qui a suivi. Elles sont reparties avec un livre et un CD de leur interview, emportant avec elles le plaisir d'avoir, d'une manière ou d'une autre, collaboré à l'élaboration d'un spectacle et d'avoir entendu parlé d'elles à la radio et à la télévision.
Ce spectacle a permis de redessiner les contours de la journée de la femme dans le quartier Prairie et de lui donner vie sous sa forme actuelle.
Ce projet, interne à la structure, a trouvé des partenaires financiers avec le FASILD et la CAF, des partenaires institutionnels : des écoles par exemple ont également participé au projet, des commerçants du quartier, des associations de proximité notamment dans les échanges et les rencontres avec les familles
Les paroles de cette action se situent essentiellement en amont, lorsqu'il s'est agit pour toutes ces femmes de discuter entre elles des raisons d'accepter d'entrer dans les confidences de l'entretien, lorsqu'elles ont été gagnées par une confiance réciproque. Des paroles ont déclenché d'autres paroles, ont favorisé des complicités et ont permis lâcher des résistances encombrantes.
La simplicité et l'authenticité de ces rencontres ont favorisé une démarche de partage subtil et de reconnaissance. En l'occurrence, la parole de ces femmes est passée de la sphère de l'intimité à l'espace de la scène sans intrusion mais dans le respect de chacune. Elle a été un moyen non pas pour construire un point de vue, mais pour les faire entrer leurs histoires dans la mémoire collective.
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