A l'origine (printemps 2004), une sociologue et historienne, Leïla Bencharif, qui veut tourner un film sur le rôle joué par les africains du nord lors de la 2° guerre mondial, un éducateur du Chambon, Rachid Guecham qui travaille avec des jeunes d'origine modeste et souvent issus de l'immigration et une structure porteuse du projet : la MJC du Chambon Feugerolles. Le directeur, Jean-Patrick Destrée, souhaite que les jeunes de La Romière s'investissent dans un travail de recherche et retracent le chemin de leurs grands parents ; l'idée est de leur faire rencontrer différentes personnalités, de la résistance, de l'armée, des historiens..., de leur faire découvrir le contexte dans lequel certains anciens du quartier avec qui ils n'ont jamais parlé, ont joué un rôle primordial, au nom de la liberté et de la lutte contre le fascisme. C'était aussi l'occasion d'échanger dans leur propre famille, de comprendre, pour certains que si cette page d'histoire n'avait jamais été évoquée, la raison était liée au manque de choix pour beaucoup d'entre eux et du manque de reconnaissance de leur rôle après guerre. Car l'oubli et le silence s'étaient imposés. Il était temps pour ces trois générations de partager la parole et de confondre les questions et les réponses.
Malheureusement, dans ce projet, les enjeux des adultes ont produit l'effet inverse. Chacun a suivi sa logique, a imposé son point de vue.
Le devoir de mémoire a été respecté chez les jeunes. Ils ont traversé des phases de découverte, d'apprentissage. Ils ont écouté, interrogé mais pas vraiment débattu. Ce ne sera que trois ans plus tard au cours du dernier débat, lors de la sortie du film qu'ils ont véritablement partagé la parole.
L'objectif global de ce projet, initialement, était la réalisation d'un film retraçant l'histoire des « Indigènes » du Chambon Feugerolles ( avant la sortie du film sur le même thème avec Djamel Debbouze). Mais il y a eu de vraies difficultés à faire concilier Les objectifs de chacun des acteurs du projet qui différaient selon leur place dans le projet et selon le discours qu'ils véhiculaient. Plus des difficultés financières mettant pour plusieurs mois le projet en stand by. La commune ne soutient pas l'initiative en raison de la personnalité des porteurs du projet, tant au niveau de la MJC que de l'éducateur qui l'a initié. Les jeunes, pour leur part, participent à des réunions et des rencontres avec des anciens combattants, des résistants, des historiens, des profs... ils vont au musée de la Résistance, cherchent sur Internet l'histoire de la bataille du Monte Cassino et interrogent leurs familles. Cette histoire les bouleverse, ils sont un petit groupe (12 garçons et filles entre 14 et 17 ans) et ne construisent leur point de vue qu'avec ce que leur apportent les adultes qu'ils rencontrent. Mais ils n'en parlent pas avec d'autres copains. L'histoire est restée sous silence depuis trop longtemps, alors à quoi bon remuer le passé !
En 2006, ils partent en Italie, rencontrent l'armée et l'ambassadeur, grimpent sur le Monte Cassino et vont déposer une gerbe de fleurs avec Mr Lo Presti, le commandant qui a accompagné ces bataillons d'Afrique du Nord et s'est battu à leur côté. A ce moment, les jeunes, âgés de 2 ans de plus (et à 17 ça compte !) basculent dans une autre façon de se comporter, de penser, mais aussi d'échanger. C'est un électrochoc de « 100000 watts d'émotions ». Ils échangent, mènent toute une réflexion sur ce qui s'est passé ensuite, après la guerre, le blanchiment de l'armée de libération en 1944, le manque de reconnaissance officielle et l'exclusion à laquelle ils sont confrontés tous les jours parce que d'origine d'Afrique du Nord et tentent de comprendre pourquoi leurs familles n'ont jamais rien revendiqué.
Rachid Guecham, l'éducateur qui les accompagne les convainc de créer une association « Les Enfants de la Mémoire ». Mais le film de gilles Châtelard, n'est toujours pas réalisé, faute de financement. Sa réalisation définitive nécessite encore une aide financière subventionnée. L'Acsé (Action nationale pour la cohésion sociale et l'égalité des chances, services de l'Etat) versera cette subvention mais avec un objectif pédagogique précis : la transmission aux plus jeunes de cette aventure et un débat avec les habitants du quartier où seront invitées les personnalités qui ont permis au groupe la reconstitution du puzzle.
Dans une salle de spectacle vouée à la démolition, pour raison de restructuration du quartier, 195 personnes assisteront à la projection du film. Les jeunes sont tous là, ils lancent le débat ; Théo Vial Massat, chef de la Résistance de tout le département de la Loire viendra du Sud de la France pour les remercier, les écouter et répondre avec eux aux questions de la salle. Mr Lo Presti sera également présent, ainsi que de nombreuses personnalités, des personnes maintenant âgées. Les Habitants de la Romière sont également au rendez-vous.
Les jeunes n'ont pas laissé les adultes qui les ont accompagnés pendant trois ans prendre la parole à leur place. Ils ont acquis les moyens suffisants pour échanger à égalité avec des personnes qui ne sont ni de leur âge, ni des mêmes origines géographiques et n'ont pas forcément les mêmes opinions qu'eux quant à l'après-guerre. Ils n'ont pas été dupes non plus quand le maire (alors au démarrage de sa campagne municipale) leur a promis de passer à la TV (lui qui souhaite particulièrement le « blanchiment du quartier !).
Le débat qui devait durer au maximum 1h30 à deux heures a duré plus de 4h, avec jusqu'au bout dans la salle des jeunes de leur âge, des habitants du quartier et des personnalités de la résistance ou de l'armée.
Il a fallu trois années complètes, un soutien financier des collectivités, une structure porteuse du projet pour qu'au final la parole soit partagée au sens le plus noble du terme. Comment transmettre ce travail de longue haleine pour que d'autres s'en saisissent ? Plusieurs projets existent autour de la mémoire, d'un quartier, d'un groupe de population, d'un métier mais il faut du temps pour que les plus éloignés des débats et discussions se saisissent de leur histoire, la racontent et la partagent avec d'autres. Le film « Les Enfants de la Mémoire » est sorti et circule dans les structures. L'association du même nom, que Rachid Guecham a créé avec les jeunes fonctionne et propose des expositions, des débats.
Il a fallu trois ans pour que la parole soit partagée !...
Structure fermée • Contact : Dominique Bouveau (ancienne directrice 06 09 77 12 69) • Rédaction: Dominique Bouveau