C'est l'histoire de la rédaction d'un livre retraçant lui-même 40 ans d'histoire de la MJC de X... La fin de l'histoire semble heureuse : un livre bien fait, documenté et imagé, de bonne facture et imprimé à 3000 exemplaires. Mais, réaliser un livre sur l'histoire d'une MJC, libérer la parole autour de l'histoire d'une ville et d'un quartier, est un parcours semé d'embuches.
Il aura fallu toute la détermination et la persévérance d'une équipe de bénévoles de l'association, du responsable du projet et du sous-directeur du CSC pour que ce livre voit matériellement le jour. Au départ, tout commence avec l'idée de recueillir des témoignages autour de la riche histoire de cette MJC, afin de fêter avec un livre les 40 ans de l'association. La Mairie réalise une étude de faisabilité et renonce : il n'y aurait pas assez de matière première ! Un bénévole de la MJC, retraité, ancien libraire et informaticien, a du mal à le croire et impulse le projet au sein de la MJ.
Le travail est considérable : il faut récupérer des archives stockées mais jamais traitées à la Mairie et réaliser des entretiens enregistrés. Deux étudiantes stagiaires sont recrutées. Elles travaillent sans directive, sans réel soutien, sans méthodologie. Une seule persévère et « trime ». Devant le désintérêt du conseil d'administration, le bénévole passionné prend des responsabilités au sein de la MJ pour faire avancer la rédaction de ce projet. Près de cent témoignages sont collectés. On s'appuie également sur des centaines d'heures d'archives sonores d'une radio associative. Outre la stagiaire, une historienne est embauchée pour réaliser des entretiens et rédiger les épreuves (18 versions) puis une journaliste pour finaliser les textes.
Si le travail de collecte avance, il se heurte au contrôle du maire qui finance la MJC et qui a financé à 70% le projet (subvention de 7500?). Le livre est composé de trois parties retraçant trois époques. Si les deux premières sont validées par le maire, la troisième, retraçant les vingt dernières années de la MJC, est retoquée. Elle est jugée « trop négative ». Le maire fait pression pour que soient interrogés d'autres témoins. En réalité, au delà de la MJC, l'histoire de la MJC est un enjeu politique fort. Elle touche en effet l'histoire du quartier, la politique jeunesse de la commune, le rôle des jeunes dans l'élaboration de leur MJ et plus généralement dans leur quartier, la municipalisation rampante de la MJC devenue officiellement centre socio-culturel. La petite équipe chargée de réaliser le livre n'aurait pas interrogé les bons témoins... Des interviews supplémentaires sont réalisées...
Le conflit s'envenime au sein même de l'équipe dirigeante de l'association, jusque là plutôt indifférente au projet. L'ensemble du projet est remis en cause. Tous ceux qui se sont investis dans ce projet considérable sont abattus. En même temps, ils ne peuvent se résoudre à l'abandonner.
L'historienne, professionnelle, extérieure aux enjeux de la commune, dénoue la situation en prenant rendez-vous avec le Maire. Un accord à l'amiable est trouvé. Au prix d'un travail énorme, le livre est achevé et conçu fin 2007, juste à temps pour le quarantième anniversaire de la MJC. Lors d'une cérémonie, le livre est lancé, de nombreuses personnes témoignent publiquement de l'histoire. Aujourd'hui, le livre des 40 ans, est un bel outil de communication pour le Centre Socio-culturel. Il sert à le faire connaître et le valoriser.
La rédaction du livre devait faciliter la création du journal du lieu, sous l'impulsion du responsable du projet. Mais, nous avons découvert après l'entretien que les mêmes blocages on entrainé la suspension du journal.
Cette action est décrite du point de vue d'un bénévole, un des participants actifs du projet, pour lequel il s'est battu. La réussite du projet n'en éclipse pas moins certaines étapes douloureuses. Avec beaucoup de franchise, mon interlocuteur m'avoue avoir souffert, peut-être d' « avoir pris certaines choses trop à coeur ».
Ce témoignage nous confirme que la restitution d'une collecte de témoignages n'est jamais neutre. Un projet de paroles partagées, même encadré par le travail scientifique d'un historien, n'est jamais exempt de subjectivité, ni de parti pris. Le choix des personnes témoins de l'histoire de la MJC était en effet la clé de la rédaction du projet et est devenu rapidement l'objet du conflit. Le sujet était également sensible : l'histoire d'une MJC retrace aussi l'histoire d'un quartier, d'une ville, y compris l'histoire politique. Pour toutes ces raisons, il apparaît vraisemblable que certaines personnes dans la commune n'étaient pas enthousiastes par un tel projet. Après avoir dissuadé la MJC de le mener, la mairie s'est heurtée à la détermination d'un de ses membres. Face à une telle énergie, elle a ensuite essayé de prendre le contrôle du projet. Selon mon interlocuteur, le maire en personne a souhaité corriger les épreuves du livre !
Ce conflit s'est formé sur un terrain politiquement complexe. Le livre s'est rapidement chargé d'un enjeu politique, l'enjeu éditorial est devenu l'affaire du principal financeur.
Face à cette intrusion du politique, l'association n'a pas su soutenir collectivement le projet, faute au départ d'un intérêt suffisant pour celui-ci. Elle a laissé l'équipe bénévole et salariée du livre gérer un grave déficit de démocratie en son sein, auquel un bulletin associatif aurait pu peut-être remédier.
Quelques mois après notre entrevue, le témoin rencontré a renoncé définitivement à son projet de journal, il a quitté l'association et toutes ses responsabilités en son sein après de nouveaux conflits liés au journal. Il s'est retiré de la vie associative de la ville.
Je me retrouve seul avec cette matière, le témoin me laisse libre de l'usage que je souhaite en faire.
J'hésite puis je me décide à raconter cette histoire douloureuse en retirant toute référence à l'identité du lieu et des personnes pour ne pas leur porter atteinte, ni nuire au livre.
De cette manière, cette expérience pourra servir à d'autres projets de paroles partagées. Un projet de paroles partagées doit susciter le débat autour de sa direction éditoriale sous peine de générer de graves conflits.
Rédaction : François Moreaux