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LA CARAVANE D'OR
Changer son image de l'intérieur comme de l'extérieur

Date : 20/11/2008 Région : Grand Ouest / Thème : Citoyenneté / Public : Tout Public

Lorsqu'un projet de paroles partagées permet à un quartier délaissé de changer son image de l'intérieur comme de l'extérieur.... Cela se passe à Alençon autour d'une caravane devenue un lieu d'expression et de construction de liens...

Le quartier Perseigne : « la verrue d'Alençon »

La Caravane d'or a pris naissance dans le quartier de Perseigne à Alençon. Enfin... en marge d'Alençon serait une appréciation plus adaptée à la réalité de cet immense quartier délaissé, maintenu à l'écart du centre-ville de la préfecture de l'Orne. Ici vivent 6000 habitants et 50% des "érémistes" du département. Il faut dire que cette cité a été bâtie pour l'usine Moulinex, qui jouxte Perseigne. Quand les usines Moulinex ont fermé vers 2000, le quartier s'est replié sur lui même, les problèmes sociaux se sont multipliés, la vie est devenue difficile comme pour toute cité où le travail se fait rare, où l'ennui guette, où l'horizon est bouché. Avec cet "accident" industriel, Perseigne est devenue la « verrue » d'Alençon.

Implantée en plein coeur de Perseigne, la « MPT »(Maison pour Tous »), devenue en 2004 centre socio-culturel Paul Gauguin, n'échappe pas à la crise. Son image est dégradée. Squattée, elle n'échappe pas aux problèmes de violence et d'insécurité à l'intérieur même de ses locaux.

Créer un espace d'expression qui irait à la rencontre des habitants...

C'est dans ce contexte qu'un petit groupe de personnes décide de faire bouger les choses, à partir de la Maison pour tous. La directrice du centre-social Lisiane Uhring : « il faudrait faire parler les habitants sur leur quartier. Et pour cela, le centre-social doit aller à leur rencontre. J'aimerais que les gens cheminent. Tout le monde doit pouvoir avoir une idée. » Jean-Louis VELOT, Comédien et animateur au centre socio-culturel a une idée.Disposant d'une petite caravane, il la transforme sa petite caravane pour en faire un espace de paroles, un lieu d'expression sous différentes formes. Il ira à la rencontre des habitants du quartier dans le lieu le plus central, le plus cosmopolite et le plus fréquenté du quartier : la place du marché !

Le concept de « la Caravane d'or »

Pendant 6 ans (2002-2008), chaque semaine, « la caravane d'or » (c'est le nom de la deuxième caravane aménagée après le succès rapide de la première « Oasis » devenue rapidement trop petite), s'installe sur six mètres au coeur du marché de Perseigne, entre fruits et légumes !

Chaque semaine, la famille d'or -un animateur, un technicien et un « retapeur » tous costumés - invitent les habitants à rentrer dans la caravane par petits groupes de 8 à 10 personnes à l'aide d'une petite mise en scène. Une fois à l'intérieur, l'animateur leur propose des jeux d'écriture qui permettent aux participants de se mettre en lien sous une forme ludique. La « Caravane d'Or » recherche la participation active de tous, chacun doit pouvoir avoir une idée et l'exprimer. Une fois par mois, la « caravane d'or » invite des artistes et se transforme en petite salle de spectacle. Compte-tenu de la taille de la caravane, chaque performance dure dix minutes et est répétée 6 à 7 fois dans la matinée.

« Qu'est ce qui se passe là-dedans ? »

Au début, Jean-Louis VELOT essuie des « râteaux ». Les habitants ont du mal à comprendre l'invitation à entrer dans la caravane. « A quoi va servir tout ça ? » Les premières expériences d'écriture sont mitigées : « dans ma cage d'escalier, il y a des noirs et ça pue »... Des débats ont lieu au pied de la caravane sur « c'était mieux dans le temps... », « Ah la jeunesse... », « Quand il y a pas de bus comme le dimanche, on est coincés là... ». Des bruits courent sur le marché : « qu'est ce qui se passe là dedans ? C'est de la psychologie... ». En toile de fond, des dégradations de la « MPT » et des équipements du quartier. Certains critiquent, d'autres s'informent mais n'osent entrer, d'autres encore n'entrent pas encore mais restent prendre le café à l'entrée de la caravane, il y a déjà quelques habitués.

La caravane d'or fait son trou...

Mais la clé de la réussite du projet est sa pérennité. La Caravane d'Or est là pour durer à Perseigne et peu à peu, les habitants du quartier, au moment du marché, se prennent au jeu. L'équipe de la caravane prend beaucoup de temps pour expliquer sa démarche, notamment auprès des commerçants. Un jour, quand « Oasis » arrive, sa place sur le marché est déjà prise. Solidarité dans l'air. « Eh Oasis, où allez-vous vous mettre, c'est pas normal, c'est votre place ». On se pousse pour lui faire de la place...

Cela commence par des jeux simples, des portraits chinois : « Si Perseigne était... », « si Perseigne est un membre de votre famille »etc.. Une exposition de photos des étals et du public du marché, des annonces fictives : « si Perseigne était à vendre », « si Perseigne était perdu » ...comme les petites annonces de chats perdus !

Progressivement, les commerçants puis les habitués du marché s'intéressent à la caravane et même aux différents jeux proposés.

Au cours de la neuvième séance, la « Caravane d'Or » propose aux habitants de monter une publicité pour un voyage à Perseigne. L' idée de l'« agence de voyage » surprend et inspire. Les gens se prennent au jeu, se creusent, sont imaginatifs. Qu'est ce qu'il y a à visiter dans le quartier ? Tout cela finit par un slogan : « ça sert à rien de faire le tour du monde, venez à Perseigne ! »

Perseigne : "un cibel mobilisé pour le souvi et contre la blairité".

Au fil des semaines, des mois et des années, les jeux deviennent de plus en plus élaborés, ils débouchent sur des poèmes, des chansons et des piécettes écrites collectivement. Certaines chansons deviennent rassembleuses, on imagine même un dico d'or ! Un vocabulaire propre au quartier. Lisez les paroles de la chanson de la caravelle :

J'ai rencontre dans l'élastiboîte (L'ASCENSEUR) De la colonne aux mille yeux (DES TOURS) Elle mine enjouée, moi les mains moites Avec mon bourcrâne, mes loucheuses (MON JOURNAL, MES LUNETTES) Ma blairité en étendard (MA BETISE) Elle a dû me prendre pour un zonard.

Refrain : Je me suis amouriché (JE SUIS TOMBE AMOUREUX) D'une bijolie et depuis (D'UNE BEAUTE) J'ai beau essayer d'décrocher Sous le couvecervelle (CHAPEAU / BONNET) il n'y a qu'elle J'l'ai abordé dans le cibel (QUARTIER) Près du carrefour des rendez-vous (CENTRE-COMMERCIAL) J'ai proposé dîner-chandelles Ce soir huit heures dans un mangeou (RESTAURANT) Elle a souri et m'a dit non Et m'a laissé seul comme un con.

J'ai insisté pour lui offrir juste un chocoeur (CAFE) Glissé à son paravillon (OREILLE) J'veux t'offrir le souvi toutes les heures (BONHEUR) Des fouriens droit vers l'horizon (VACANCES) J'ai pris ses oiseaux de tendresse(MAINS) Elle m'a laissé son adresse...

Dès que la parole est libérée, rien ne peut plus arrêter le succès de la Caravane d'Or ! Au départ, les jeux portent sur la représentation collective du quartier. Illustration avec un extrait de « je me souviens et je rêve » du groupe de quartier de Perseigne

Moi... Perseigne

Je trouve que le regard de l'autre me condamne trop souvent - et je le comprends- mais puis je l'accepter quand au quotidien

Je vois il est vrai les vitrines cassées les ascenseurs en rade les nuits mouvementées les altercations avec les CRS

Mais je me souviens De la voisine qui relève mon courrier en mon absence Des gens qui s'associent pour monter les stands de FIA Des fêtes, des communautés Des fenêtres décorées pour Noel D'un mariage et des mains qui applaudissent Des enfants qui montent l'escalier dans la joie D'une fin de Ramadan partagée avec des musulmans Des turcs qui nous souhaitent joyeux Noel Du temps passé, des paroles et des rires partagées dans Et autour de la caravane Des fleurs sur le parking...qui tiennent

Et je rêve à un grand jardin Avec des arbres fruitiers dont on dégusterait les fruits ensemble Avec un tilleul qu'on ramasserait de nouveau ensemble Où on respecterait la nature Un jardin public avec des jeux d'enfants

Et je rêve à des jeunes Qui arriveraient à faire quelque chose de leur vie par le travail

Et j'espère que tous les gens se parleraient pour mieux se connaître et qu'alors on parlerait positivement de moi...de nous...dans tout Alençon

 

Car je n'oublie pas : un seul regard qui dit du bien de vous, ça peut tout changer

La parole devient politique et citoyenne

Progressivement, les habitants prennent la parole sur d'autres thèmes, comme s'ils voulaient prendre du recul avec les événements quotidiens. Un jour, la Caravane d'Or propose de parler d'argent et pose trois questions. Est-ce que l'argent c'est le plus important ? Sinon, c'est quoi ? Vos priorités pour mettre de l'argent à Perseigne ? Extraits des résultats à la troisième question : La santé, les services sociaux, l'éducation pour la Jeunesse La Police/la culture/le social : « parce que ceux qui font les cons, ils emmerdent tout le monde et il faut les arrêter, par contre la culture, le théâtre, la musique...ça c'est bon et ça peut éviter de faire parfois des conneries.. . » Santé/Transport/Culture : « Aller à Alençon, c'est pas toujours facile » La Connaissance/Culture/Urbanisme : « vivre dans du joli, c'est agréable, ça donne du baume au coeur » Travail/Education/Culture : « du taf, des mômes moins cons que nous, de l'expression, c'est le cocktail de l'avenir ! »

De nombreuses discussions se prolongent, par exemple sur le rôle de l'art et de l'artiste. " Une vie sans musique...c'est long comme un jour sans pain...c'est comme un joint sans tabac, ça n'existe pas...c'est une vie sans le sifflet des oiseaux...C'est une histoire sans paroles... » « Moi je suis un artiste du rire au théâtre, je joue avec les enfants qui sont plein d'énergie. Mais sur le quartier, l'artiste est peu exploité et ainsi on se fourvoie dans pas mal de conneries, quel gâchis » « Si j'étais un artiste, moi, je serais une poète, j'écrirais des poésies plus le jour que la nuit, j'écrirais pour la paix et contre le racisme pour qu'on arrête de se moquer que ce soit des obèses ou des handicapés. Je lirais mes poèmes dans la Caravane d'Or et au Centre Commercial, vous, vous les liriez dans le ciel en passant en montgolfière. »

Parallèlement, les spectacles donnés une fois par mois changent le regard des habitants sur les artistes, les équipements culturels et le reste de la ville.

Au départ, les performances des artistes venus à la Caravane d'Or sont globalement appréciées, mais le contact avec « l'ARTISTE » est inexistant. Pas de relation, ce dernier est un intouchable. Le temps passant, les barrières tombent à partir d'un café. Les préjugés aussi tombent. La caravane s'associe avec l'école de musique pour ces concerts de musiques de publicité au violoncelle et à la clarinette. Au début, les sempiternels : « c'est pas pour moi la musique classique ». Après des concerts répétés à la caravane, certains spectateurs « trouvent ça bien » et s'inscrivent à l'école de musique ou à la médiathèque. Les concerts de musiques actuelles permettent des déblocages culturels. Certains parents autorisent leurs enfants à se rendre à la salle de musiques actuelles, considérées auparavant par ignorance comme une boite de nuit !

Fin (provisoire), bilan et la suite... le chemin d'Iris...

Après six ans, l'équipe de la Caravane d'Or a réussi son pari :
- Elle a permis à des individus de se valoriser ou plutôt de s'autovaloriser. De prendre également des responsabilités au sein d'associations du quartier, du centre Paul Gauguin ou au sein d'associations de parents d'élève.
- Elle a permis au quartier de changer son image interne et externe. La presse s'est régulièrement fait l'écho du projet au niveau local, régional et même national.
- Elle a contribué à redonner une image positive du centre socio-culturel, mais aussi d'autres équipements culturels d'Alençon.
- Elle a fédéré les acteurs « institutionnels » et associatifs, fait travaillé ensemble les directions de la politique de la ville, de la culture et des acteurs de l'éducation populaire.

Pour l'équipe de la Caravane d'Or, il s'agit également d'une réussite personnelle et professionnelle. La Caravane d'Or est appelée partout, jusque sur la scène nationale d'Alençon. Les compliments des acteurs culturels sont élogieux : « en fait, tu fais du jazz avec les gens. Tu as une grille de départ et... »

Jean-Louis VELOT prend s la décision d'arrêter le projet en janvier 2008 après six années d'aventure. Il est fatigué, il n'a plus trop d'idées, personnellement il a envie de passer à autre chose.

Centre socio-culturel Paul Gauguin

Place de la Paix 61000 Alençon • Tél : 02 33 26 34 19 • Contact : Jean-Louis VELOT (inventeur et animateur de la Caravane d'Or) 06 18 47 83 97 • Rédaction : François Moreaux

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